Traductions Littéraires

De l'Hébreu vers le Français, poèmes de Yehouda Amihaï, publiés dans Connec'sion et sous presse dans le volume à la mémoire de Y. Cohen (Danielle Delmaire, dir. de la publication) Lien : http://www.connec-sion.com/Yehouda-AMIHAI-Jerusalem-Jerusalem-pourquoi-Jerusalem--du-livre-Ouvert-ferme-ouvert_a731.html

De l’Espagnol vers l’Hébreu, poésie de Jorge Luis Borges, Humberto Costantini, Juan Gelman, Oliverio Girondo, Miguel Hernández, Ana Isartu, Alejandra Pizarnik, Miguel de Unamuno ainsi que de la prose et de la poésie en prose par Reinaldo Arenas, Guillermo Cabrera Infante, Juan Gelman, Oliverio Girondo, Virgilio Piñeira, Alejandra Pizarnik. Publiés en Israël, avec des introductions, notes et commentaires par le traducteur, dans le Supplément Littéraire de Ha‘aretz et dans les revues littéraires Shvo, Carmel et Hame’orer.

Du Français vers l'Hébreu, prose de Mickaël Pariente.

Du Portugais vers l'Hébreu, poésie de Vinicius de Moraes, publiée dans la revue littéraire Carmel.

Du Latin vers l’Hébreu, les parties latines dans ‘Il formaggio e i vermi’ de Carlo Ginzburg, Ed. Carmel, Jérusalem 2003.

TRADUCTIONS

Yehouda AMIHAÏ : Poèmes du cycle
‘Jérusalem Jérusalem, pourquoi Jérusalem ?’, du livre ‘Ouvert fermé ouvert’
(Tel Aviv, Schocken 1998)
De l'hébreu : PK

3

Jérusalem est en deuil. Elle observe les Sept Jours de deuil de rigueur
Visiteurs et consolateurs ne lui donnent pas de répit, jour et nuit
Et pour comble de bon goût ils ne lui rappellent pas le mort et sa vie
Et la plupart l’entretiennent des affaires du monde et du siècle
Si intense est le mouvement qu’elle n’a pas le temps de se lamenter
Et elle n’a pas encore compris qu’elle-même est à la fois la morte
Et l’endeuillée. Et on ne la laissera pas porter le deuil toute seule.
Mais elle veille sur les vieilles maisons de prière
Comme une mère qui veille sur la chambre de son fils tombé à la guerre
Et n’y changera rien et ne tirera pas les rideaux.

17

A Jérusalem il y a toujours de l’espérance pour le mieux. L’espérance
comme une chienne fidèle
Court parfois devant moi pour examiner et renifler l’avenir
Lors je l’appelle ‘Espérance, Espérance, viens’, et elle
Vient vers moi, je la caresse et elle mange de ma main
Et parfois elle s’arrête derrière moi près d’une autre espérance
Et peut-être est-ce pour renifler ce qui fut. Lors je l’appelle ‘ma
désespérance’
Je l’appelle à haute voix
‘Désespérance, Désespérance, viens vers moi’, et elle vient et se fait
docile
Et je l’appelle Espérance à nouveau.

20

Je suis obligé d’aller toujours à contre-courant de tout
Ce qui passe et passa. C’est ainsi que je sens que j’habite Jérusalem :
Je marche à contre-courant des processions de pèlerins dans la Vieille-
Ville
Je m’y frotte, me frôle, touche le tissu de leurs vêtements
Je sens leur odeur et entends leurs paroles et leurs chants
Ils volent à côté de mes joues comme de beaux nuages.
Parfois je me trouve mêlé à un cortège funèbre
Et je ressors de l’autre côté dans le sens de la belle vie, et parfois
Je suis captif de parades joyeuses et je lève la main
Comme un nageur à contre-courant ou comme qui dit adieu, adieu, partez
Et je m’en vais vers l’autre bout, vers mon repos et vers mon deuil.
Je marche à contre-courant de la nostalgie et des prières
Pour sentir leur souffle lourd sur ma face
Avec les murmures et le bourdonnement des matériaux de nostalgie et
des prières
C’est peut-être ainsi que se crée une nouvelle religion, comme le feu
d’une allumette qui craque
Et comme le frottement que fait l’électricité.

18

Deux amants se parlent à Jérusalem
Avec un enthousiasme de guide touristique et indiquent
Et touchent et expliquent : ce sont les yeux de mon père que tu vois
Dans mon visage, ce sont les cuisses lisses dont j’ai hérité d’une mère
Lointaine au Moyen Age, c’est ma voix arrivée
D’il y a trois mille ans, c’est la couleur de mes yeux, c’est la mosaïque de mon âme
Et ce sont les couches de mon âme. Nous sommes des lieux sacrés.
Et dans les grottes antiques on peut se tapir et écrire
Des rouleaux cachés et y coucher dans le noir.
Une fois j’ai vu à Ein Karem dans une grotte délaissée
Des plumes de coq et une robe déchirée de femme
Et j’ai été suprêmement jaloux et colérique, presque comme dans la Bible ;
Et dans la cour de l’orphelinat dans le couvent près de la grotte
Soudain une grande algarade et un va-et-vient
De petites filles et de nonnes, et une chèvre folle et des chiens qui aboient.
Puis le silence et un mur marron.

7

A Jérusalem tout est symbole, même deux amants y
Sont un symbole, comme le lion, comme le dôme doré comme les Portes.
Parfois ils s’aiment sur du symbolisme trop mou
Et parfois les symboles sont durs et pointus comme des clous.
C’est pourquoi ils s’aiment sur un matelas de six cent treize ressorts
Comme le nombre des commandements, des commandements de faire et de ne pas faire
Au masculin puis au féminin, et c’est bon pour l’amour
Et ses plaisirs. Et ils parlent alors que sonnent les cloches
Et que hurle le muezzin et près de leur lit des chaussures vides
Sur le seuil d’une mosquée. Et sur le linteau de leur porte il est écrit :
‘Vous aimerez de tout votre cœur et de toute votre âme’.

13

Comment se retrouve-t-elle toute seule, se lamenta le prophète sur Jérusalem. Si elle est une femme
A-t-elle du désir, et lorsqu’elle hurle, est-ce de plaisir
Ou de douleur ? Et quelle est sa force d’attraction
Et quand est-elle violée et quand écarte-t-elle ses jambes volontiers?
Et tous ses amants la quittent, et lui laissent
Le prix de l’amour, des colliers et des boucles d’oreilles, des tours et des maisons de prière
De style italien anglais russe grec arabe
Des tourelles et des corniches, des portes ornées et des anneaux
En or et en argent, en bois et en pierre, de toutes les couleurs.
Je voulais lui parler à nouveau, mais elle s’est perdue
Parmi les danseurs et les danseuses. La danse est la perte de tout.
Jérusalem ne voit au-dessus de sa tête que le ciel
Et celle qui ne voit au-dessus de sa tête que le ciel
Et non le visage de son amoureux
Est en effet couchée toute seule
Assise toute seule debout toute seule dansant toute seule.

26

Nostalgie de Jérusalem, d’une enfance à Jérusalem, dans un temps lointain, différent :
Nostalgie des enfants des Lévites alors qu’ils sont déjà vieux, en exil
Au bord des fleuves de Babylone, et il leur en souvient encore leur chant
Au Temple avec des voix cassées.
Et la nuit ils se rappellent l’un l’autre leur enfance :
Vous rappelez-vous que nous jouions à cache-cache
Derrière le Saint des Saints, parmi les jarres d’encens
Et à côté des canaux de l’autel et à l’ombre
Du tissu brodé le recouvrant, entre les chérubins ?

21

Il y a des jours jour où tout le monde dit, j’y étais
Je suis prêt à témoigner, je me tenais tout près de l’accident
De la bombe, de la crucifixion, j’ai été presque blessé, presque crucifié
J’ai vu les visages du marié et de la mariée sous le dais nuptial, je me suis presque réjoui
J’ai assisté à la coucherie de David et Bethsabée, par pur hasard
J’étais sur le toit, réparant des tuyaux, descendant les couleurs
J’ai vu de mes yeux le miracle de l’huile au Temple
J’ai vu le général Allenby entrer par la Porte de Jaffa
J’ai vu la divinité.
Et il y a des jours où tout est alibi : je n’y étais pas et n’ai rien vu
J’ai juste entendu une explosion au loin et me suis enfui , j’ai vu de la fumée, mais
Je lisais mon journal. Je séjournais ailleurs.
Je n’ai pas vu Dieu. J’ai des témoins.
Et le Dieu de Jérusalem est un éternel alibi
Il n’y était pas n’a rien vu rien entendu
Il était ailleurs. Il était Dieu, il était un Autre.

Sommeil à Jérusalem

Alors qu’un peuple élu
Devient un peuple comme les autres
Construit ses maisons trace ses routes
Et ouvre sa terre aux tuyaux et à l’eau
Nous sommes couchés à l’intérieur dans la maison au toit bas
Des enfants de la vieillesse de ce paysage vieux
Le plafond au dessus de nous est concave avec amour
Et le souffle dans notre bouche est
Tel qu’il nous a été donné
Et tel que nous le rendrons.

Sommeil il y a où il y a des pierres.
A Jérusalem il y a le sommeil. La radio
amène des sons de jour d’un pays où il fait jour.
Et des mots qui chez nous sont amers
Comme une amande oubliée sur l’arbre
Sont chantés dans un autre pays et sont doux.

Et comme un feu dans la nuit dans le tronc creux de l’olivier
Non loin des dormeurs
Un cœur éternel brûle, rougeoyant.

Extroduction par le traducteur

Yehuda Amihaï est né à Würzburg (Allemagne) en 1924 sous le nom de Ludwig Pfeuffer dans une famille juive pratiquante. En 1935 ils partirent pour ce qui était à l’époque la Palestine. Ayant pris une part active à tous les aspects de la vie israélienne, sa poésie a été très vite adoptée par le public puis introduite dans les programmes scolaires. Il meurt en 2000 couvert d’honneurs tant officiels que populaires, nombre de ses poèmes ayant été mis en musique et acquis une valeur emblématique en vertu de l’acuité et la force avec lesquelles ils représentent la réalité du pays.
Jérusalem qu’il a longtemps habitée et qui l’a longtemps habité est l’un des leitmotifs de son oeuvre, d’abord comme lieu géographique et social bien réel, ensuite comme lieu symbolique, concentré d’espoir et de frustration, qui favorise l’éclosion ou l’installation de religions nouvelles qui, mimant la première d’entre elles, choisissent la ville comme obscur objet de leur désir.
Mais si on a envie de qualifier Amihaï de ‘L’Amoureux de Jérusalem’ c’est aussi parce que son oeuvre est empreinte de cette mélancolie pétrie d’espérance propre à ceux dont la vie est un aller-retour récurrent entre la mort et l’amour. Contrairement à Miguel de Unamuno qui reprochait à Dieu de ne pas exister (Escucha mi súplica, O Dios que no existe…), Amihai en veut à Dieu de n’exister que pour sa propre gloire, accaparant toute la miséricorde du monde et n’en laissant aucune pour le monde lui-même dont les mortels que nous sommes. C’est donc l’absence de Dieu qu’il ne cesse d’évoquer, affirmant en creux son existence, avec d’ailleurs force références à la pratique religieuse juive, qu’il connaît parfaitement pour y avoir grandi. Or c’est précisément le fait que Dieu exerce in absentia qui oblige l’Homme et la Femme à trouver le seul moyen assez fort pour y pallier, le seul qui soit à la fois l’antipode et l’antidote à cette absence avec son corollaire, la présence de la mort: Ce moyen redoutable qui les rend - qui nous rend - libres, responsables et puissants voire sublimes, cette arme qui est à l’opposé d’une arme, ce stratagème invencible pour répandre bonheur et vie, c’est l’Amour. Amour à la fois charnel et spirituel entre deux êtres en chair et en os, animés chacun d’une âme immortelle et d’un corps fort et fragile, dur et doux, solide et périssable, vif et mortel. C’est l’union du corps et de l’âme au sein de l’être humain, puis l’échange et l’union d’un Homme et d’une Femme qui leur permettent de s’élever au-delà et au-dessus de la mort. Si sa connaissance des textes bibliques et rabbiniques jumelée à un grand sens de la métaphore donne à la poésie de Amihaï son style, c’est l’omniprésence de Thanatos, sans cesse vaincu - de haute lutte - par Eros, qui lui donne sa trempe. C’est un poète-homme qui dès la guerre d’Indépendence en 1948 a affronté la mort en combattant, et un homme-poète qui a passionément aimé et chanté les femmes et à travers elles la vie et la beauté, qu’elles incarnent et perpétuent. Par cette triple présence il rappelle un autre poète espagnol, Miguel Hernández (Llegó con tres heridas: la de la vida, la de la muerte, la del amor…).
En tout cas c’est ainsi que le présent traducteur interprète son oeuvre et qu’il s’y identifie. La sienne est une des voix qui nous confortent dans le fait que nos camarades tombés nous habitent encore plus que de leur vivant alors qu’en même temps nous ne cessons de tomber nous-mêmes amoureux de la vie et la beauté et d'être aimé en retour. Amihaï célèbre notre sentiment que notre destinée d’Hommes et de Femmes a une part de gloire impérissable grâce à cet Amour dont le flux incessant nous baigne et donne un sens à la vie. Non pas ici bas mais belle et bien – l’orthographe est voulue – ici haut.
Qu’il me soit permis de remercier chaleureusement Mme Hannah veuve Amihaï, détentrice des droits pour la langue française, qui avec grâce et simplicité m’autorisa à publier ces traductions. PK

María-Luisa / Oliverio Girondo (De l'Espagnol, Argentine : PK)

Peu me chaut que les femmes aient des seins comme des magnolias ou comme des figues sèches ; une peau de pèche ou de papier de verre. J’attache une importance égale à zéro au fait que elles se réveillent le matin avec une haleine aphrodisiaque ou une haleine insecticide. Je suis parfaitement capable de supporter chez elles un nez qui obtiendrait le premier prix dans une exposition de carottes ; en revanche – et là je suis intraitable – je ne leur pardonne sous aucun pretexte qu’elles ne sachent pas voler. Si elles ne savent pas voler ! elles perdent leur temps, celles qui essaieraient de me séduire ! C’est pour cela et pour rien d‘autre que je suis tombé follement amoureux de María-Luisa. Que pouvaient bien me faire ses lèvres par intermittence et ses jalousies sulfureuses ? Que m’importaient ses extremités de palmipède et ses regards de pronostic réservé ? María-Luisa était une véritable plume ! Dès l’aube elle s’envolait de la chambre à la cuisine, de la salle à manger au garde-manger. C’est en volant qu’elle me préparait le bain, la chemise. C’est en volant qu’elle faisait ses courses et ses travaux domestiques. Quelle impatience que la mienne en attendant quelle revînt, en volant, de quelque promenade dans les environs ! Là-bas au loin, perdu parmi les nuages, un petit point rose. ‘María-Luisa ! María-Luisa !’, et au bout de quelques instants, elle m’enlaçait de ses jambes de plume pour m’emmener quelque part en volant. Des kilomètres de silence durant, nous planions une caresse qui nous approchait du paradis ; pendant des heures entières nous faisions notre nid dans un nuage, tels deux anges, et soudain, en tire-bouchon, en feuille morte, l’atterrissage forcé d’un spasme. Quel délice que celui d’avoir une femme si légère… même si elle nous fait voir, de temps à autre, les étoiles ! Quelle volupté que celle de passer des jours entiers parmi les nuages… des nuits entières d’un seul envol ! Apres avoir connu une femme éthérée, quel attrait peut nous proposer une femme terrestre? N’est-ce pas qu’il n’y a pas de différence substantielle entre vivre avec une vache et avec une femme aux fesses fixées à soixante-dix-huit centimètres du sol ? Moi, tout au moins, je suis incapable de comprendre la séduction d’une femme pédestre, et pour autant que je m’efforce de le concevoir, il m’est impossible ne serait-ce que d’imaginer que l’on puisse faire l’amour autrement qu’en volant.